Il y a quelques semaines, j’ai proposé pour la première fois une séance de shiatsu à l’un de nos patients relogé, Monsieur Y.* Ce soin énergétique, issu de la médecine traditionnelle japonaise, a pour but de rétablir l’équilibre du corps en stimulant les points d’énergie à travers le toucher. Pour Monsieur Y, c'était une grande première.

Lorsqu’il a accepté de se prêter à l'expérience, il ne savait pas trop à quoi s’attendre. Mais dès la fin de la séance, ses mots ont été limpides : “C'était excellent. Ça m’a ramené sur terre plusieurs fois.” Ce retour simple, fort et spontané, a résonné avec le sens profond de notre démarche.

Chez Infirmiers de Rue, nous travaillons depuis longtemps avec l’hygiène comme porte d’entrée vers la santé globale. Pourtant, le lien au corps est souvent fragilisé chez les personnes ayant connu la rue. Le toucher y est rare, parfois perçu comme une intrusion ou une menace. Le corps devient un outil de survie, souvent mis à rude épreuve, et rarement un espace de bien-être. Dans ce contexte, proposer un soin comme le shiatsu, c’est aussi tenter une reconnexion douce et respectueuse avec soi-même.

Deux semaines plus tard, je suis retournée voir Monsieur Y. pour une nouvelle séance. Il venait tout juste de se réveiller, encore un peu endormi, mais content de me voir. Il a accepté avec plaisir de recevoir à nouveau le massage. En plein soin, un incident anodin mais révélateur s’est produit : sa série télévisée s’est interrompue à cause d’un problème de connexion. Cela l’a fortement perturbé. Son attention s’est dispersée, comme son énergie. J’ai choisi de ne pas forcer, mais d’accueillir ce qui se passait. Prioriser le présent, écouter le trouble, pour mieux revenir au soin ensuite.

La séance a donc été plus courte, différente de la première. Moins ancrée, mais pas moins précieuse. Elle a malgré tout apporté du bien-être.

Nous avons ensuite poursuivi ce moment de soin par un geste du quotidien : raser sa barbe ensemble. Un rituel qu’il apprécie particulièrement, où il se détend, se laisse guider tout en gardant une certaine autonomie.

J’ai terminé la rencontre par quelques démarches administratives : Monsieur Y. aimerait une nouvelle casserole. Il adore cuisiner, surtout le poulet – son ingrédient préféré. Il a donc passé l'appel lui-même pour faire la demande de budget à son administrateur de biens.

Ce premier test avec le shiatsu ouvre des perspectives. Il ne s’agit pas seulement de détente. C’est un pas vers la reconnexion, la valorisation du corps, dans une approche globale et humaine. Une autre manière d’accompagner, d’écouter, et surtout, de remettre la personne au centre de son propre bien-être.

 

Natalia, infirmière dans l’équipe rue

Soutenez nos soins et aidez à recréer ce lien essentiel au corps

--

(*) Nous mettons tout en œuvre pour respecter la vie privée de nos patient·es et notre secret professionnel. Nous voulons néanmoins témoigner de la façon dont ils doivent survivre et de la manière dont nous travaillons ensemble à leur réinsertion. Par conséquent, le nom des lieux et des personnes sont volontairement omis ou modifiés et des situations vécues sont placées dans un autre contexte. Il n’y a pas de lien direct entre les photos et les histoires ci-dessus.