Cette année, nous célébrons les 20 ans d’Infirmiers de rue. Ce qui a commencé en 2006 comme une initiative locale bruxelloise lancée par Emilie Meessen et Sara Janssens est devenu, deux décennies plus tard, un maillon indispensable de la lutte contre le sans-abrisme à Bruxelles et à Liège.
Au fil des années, plus de 200 personnes sans-abri de longue durée ont pu être relogées durablement.
En jetant un regard rétrospectif sur ce parcours, nous constatons qu’un changement radical – passer du simple « aider » à une véritable volonté de « résoudre » – est la seule voie possible. Un chemin qui reste toutefois long et semé d’embûches.
Il y a vingt ans, notre première équipe descendait sur le terrain. Notre mission a évolué progressivement : du soutien médical aux personnes les plus vulnérables dans la rue à l’accompagnement vers un logement durable et une vie porteuse de sens. Ces vingt années symbolisent la continuité, l’humanité et une présence constante aux côtés des personnes les plus fragiles de notre société.
Un apprentissage permanent et un engagement professionnel
Travailler avec ce public extrêmement vulnérable est une aventure humaine et une école de tous les instants. Notre succès repose sur l’engagement de dizaines de membres du personnel infirmier, de travailleur·euses sociaux·ales et d’autres professionnel·les – souvent de jeunes forces vives – qui garantissent la qualité de notre action.
Pourtant, ces 20 dernières années n’ont pas été un long fleuve tranquille. Outre des décès marquants et le départ de collègues cher·es, nous nous heurtons à de rudes limites structurelles.
« Cela n'a pas toujours été facile ; nous avons connu des crises de croissance et surmonté d'innombrables obstacles, tant financiers qu’organisationnels », explique Emilie Meessen, cofondatrice et toujours active au sein de notre organisation.
« Aujourd’hui, nous opérons dans un contexte où nous ne pouvons plus compter aveuglément sur le monde politique pour apporter des solutions. Les subventions sont rabotées, nos équipes se débattent avec des méandres administratifs inadaptés à la complexité des problématiques de nos patient·es, les logements abordables sont rares, le secteur de la santé mentale souffre d’un manque d’effectif manifeste et une politique migratoire impitoyable fait exploser le sans-abrisme. »
« Cela nous oblige à nous concentrer sur ce qui dépend réellement de nous : la manière dont nous regardons nos patient·es et collaborons avec elles et eux, jour après jour. Parallèlement, la solidarité citoyenne est devenue un soutien indispensable. Sans l'appui inconditionnel et l'engagement de nos donateur·rices, nous n’en serions pas là aujourd’hui. »
Changement de paradigme : de « l’aide » à la « solution »
En 20 ans, nous avons impulsé – avec l’ensemble du secteur – un changement de paradigme crucial. Avec, entre autres, l’introduction de la méthodologie Housing First (le logement d’abord), l’accent est désormais mis sur la fin définitive du sans-abrisme.
Cet objectif est toutefois freiné par l’inertie du marché du logement. Avec un stock de logements sociaux bien trop faible et des barrières trop élevées sur le marché privé, le logement reste le principal goulot d’étranglement.
Le·la patient·e comme boussole
Malgré cela, nous faisons aujourd’hui office de « laboratoire pour la fin du sans-abrisme ». Un lieu où l’on ose tester, échouer et recommencer, avant de partager ces connaissances.
Le moteur de cette innovation, ce sont les patient·es eux-mêmes et elles-mêmes. Ce sont eux et elles qui ont repoussé les limites de notre action et montré qu’il est possible de s’extraire des situations les plus désespérées, à condition que nous acceptions d’investir en chaque personne.
Porté·es par l’humanité

Cet anniversaire est aussi un hommage aux plus de 200 collègues – membres du personnel, stagiaires et bénévoles – qui se sont investi·es corps et âme ces vingt dernières années. Leur travail est une question de compassion, de deuxième, troisième ou dixième chance.
Une pensée particulière va au Dr Pierre Ryckmans, qui a été pendant quinze ans l’un des moteurs de notre organisation et qui est décédé inopinément en mars dernier.
« Notre moteur est ce que j'appelle l’amour concret », explique Emilie Meessen.
« Ce n’est pas un amour naïf, mais une force exigeante et engagée qui continue de croire en l’autre et en l’avenir, même quand tout semble perdu. Ce sont nos patient·es qui nous montrent le chemin ; chaque personne rencontrée est une source de créativité et d’espoir. C’est ce qui nous permet, après 20 ans, de continuer ensemble et d’être inventif·ves chaque jour dans notre approche. »
Après 20 ans, nous restons plus combatif·ves que jamais. Loin de nous contenter de regarder en arrière, nous nous tournons résolument vers l’avenir : un futur où le sans-abrisme n’existera plus dans des villes comme Bruxelles et Liège.