En Belgique, la lutte contre le sans-abrisme ne se limite pas au logement : la santé mentale sans-abri (dépression, stress post-traumatique lié à l’exil, troubles psychiques et exclusion) est souvent au cœur des parcours. Voici un témoignage sur l’accompagnement santé mentale en rue, le soutien psychologique et l’accompagnement psychosocial menés par Infirmiers de rue.

Santé mentale sans-abri : un parcours de rue marqué par les troubles psychiques et les ruptures

Monsieur nous a été signalé en 2021, mais c’est en janvier 2023 qu’il entre réellement dans notre suivi. Son parcours est déjà long, marqué par un trouble dissociatif de l’identité associé à une psychose. Depuis des années, sa vie en rue est rythmée par des mises en observation, des hospitalisations et des arrêts répétés de traitement.

Malgré la présence d’une conscience morbide et la lucidité avec laquelle il peut parler de sa pathologie, les traitements qu’il a reçus jusqu’ici ont souvent été difficiles à supporter. La médication a dès lors été compliquée à maintenir : les effets secondaires l’empêchent de fonctionner au quotidien, l’épuisent, le découragent. Les traitements s’arrêtent, puis reprennent ailleurs, autrement.

Troubles psychiques et exclusion : accès au suivi psychiatrique, manque de places et dossiers à reconstruire

À cela s’ajoute un manque crucial de places dans les dispositifs de suivi psychiatrique. L’absence d’un cadre permettant de tester et d’ajuster les traitements, trouver le bon médicament, le bon dosage, constitue un frein important dans l’accompagnement. Ces limites du système entraînent régulièrement des ruptures dans les soins.

Entre deux prises en charge, il faut recommencer : réexpliquer son histoire, reconstituer un dossier, retrouver des traces d’hospitalisation, des rapports médicaux, des « preuves » de ce qu’il vit. Nous passons parfois un temps considérable à courir après ces documents, comme pour devoir sans cesse prouver la réalité de sa souffrance.

Ce qui frappe dans ces moments, c’est le courage que cela demande : se raconter encore, revivre des fragments de son histoire pour espérer accéder à l’aide dont il a besoin.

Dans l’accompagnement, nous avançons avec lui pas à pas. Souvent, il faut composer avec le manque : manque de places en suivi psychiatrique, manque de possibilités pour tester un traitement dans un cadre stable, manque de temps pour ajuster correctement une médication. Alors nous faisons avec ce qu’il y a. Nous essayons de maintenir le lien, de soutenir les démarches, de chercher des solutions là où elles existent encore.

Accompagnement psychosocial et soutien psychologique : psychologue de terrain, lien de confiance et prévention des rechutes

Dans ce travail, l’apport de Manon, en tant que psychologue, a également été précieux. Elle a déjà rencontré Monsieur et a partagé avec l’équipe ses observations et sa compréhension de la situation lors des réunions cliniques. Bien que le suivi puisse s’inscrire en référence, c’est bien en équipe que nous travaillons : à chaque rencontre, nous tentons d’incarner la posture que nous avons construite ensemble.

Au fil du temps, quelque chose se construit. Après près de trois ans de rencontres, de discussions et de moments parfois simples partagés, une confiance s’est installée. Une confiance parfois fragile, mais réelle. On s’écoute, on essaie à nouveau, on cherche ensemble une aide qui pourrait lui convenir.

C’est dans ce contexte qu’il a récemment accepté de débuter un traitement par injections. Ce choix n’a rien d’anodin : il est le résultat d’un long chemin fait d’essais, de doutes et de discussions.

Le suivi reste fragile, notamment en l’absence d’un psychiatre pour encadrer ce traitement. Mais ce pas en avant raconte quelque chose d’essentiel : la persévérance d’un homme qui, malgré les ruptures, les obstacles et les découragements, continue de chercher une aide et d’accepter qu’on marche un moment à ses côtés.

Dans ces parcours marqués par la précarité et la maladie, les avancées sont parfois discrètes. Pourtant, elles portent en elles quelque chose de profondément humain : la rencontre entre une personne qui accepte, malgré tout, de faire confiance, et des professionnels qui tentent, avec les moyens disponibles, de ne pas laisser cette confiance sans réponse.

Clémence, travailleuse sociale en logement 

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