Patient·es sans-abri, défis et obstacles
Six mois après la disparition de notre cher collègue Pierre (✝23-03-2025), nous partageons une de ses nombreuses réflexions, en guise d’hommage. Au cœur de l’action d’Infirmiers de rue, Pierre incarnait exigence professionnelle et humanité. Ses mots continuent de résonner en nous.
Des patient·es difficiles ou un système défaillant ?
Nos patients ne sont pas des « petits rigolos ». La plupart du temps sales et malodorants, très souvent sous l’effet de l’alcool ou d’autres produits, souvent vulgaires, voire insultants, parfois même violents, ils n’honorent pas leurs rendez-vous, nous fuient ou nous repoussent, perdent quasi instantanément les documents qu’on a patiemment récupérés, ou nous remarquent à peine, pris dans leur délire. Bref, les rencontres, quand elles ont lieu, ne sont pas toujours des parties de plaisir.
Même si au bout du chemin nous savons que de bonnes surprises nous attendent, il faut parfois de longs mois avant les premiers résultats. On pourrait comprendre que dans ces conditions, ce soit compliqué pour les travailleurs.
J’ai donc été assez surpris lorsqu’une jeune collègue m’a confié que le plus dur dans son travail, ce n’était pas du tout les déboires avec les patients, mais bien le système et ses dysfonctionnements. J’ai découvert depuis que la plupart de mes collègues pensent la même chose.
Nous sommes trop souvent confrontés à un manque de moyens ou de places, qui rend tout plus difficile ou impossible, favorise la stigmatisation ou le jugement, entraîne un moins bon accueil ou parfois même un moins bon accès au soin, durcit les règles absurdes, excluantes et destructrices, et perpétue la lenteur et à la lourdeur de certaines procédures administratives.
La force des professionnel·les engagé·es dans les soins
Heureusement que nous avons aussi affaire, très régulièrement, à des professionnel·les motivé·es, compétent·es, patient·es et passionné·es qui permettent justement que les choses avancent, et nous aident à ne pas désespérer.
Cette énergie collective rejoignait la confiance de Pierre dans les compétences déjà présentes sur le terrain : des ressources humaines de qualité existent bel et bien dans le champ de la santé et du social.
Le manque de moyens, un frein majeur
Ma conclusion ? Les compétences, la motivation et le savoir-faire sont présents un peu partout, et à priori en suffisance, mais les contraintes budgétaires et le manque de ressources sont devenus un frein considérable et une source majeure de découragement, pour les personnes censées être aidées par notre système de soins et d’aide sociale comme pour les travailleurs censés le faire fonctionner.
À travers ses paroles
À travers ses paroles et son engagement, Pierre nous a rappelé que derrière les lourdeurs administratives et les failles d’un système trop souvent défaillant, il reste l’essentiel : la rencontre humaine, la patience et la confiance en la dignité de chacun·e. Son regard lucide mais profondément bienveillant nous invite à poursuivre le combat pour un système plus juste, plus souple et plus accessible, où les soignant·es et les patient·es ne sont plus entravé·es mais véritablement soutenu·es.
Que cet hommage soit aussi une promesse : continuer, ensemble, à porter haut l’exigence et l’humanité qui ont guidé Pierre tout au long de sa vie, pour finalement mettre fin au sans-abrisme.
