Cela fait près de neuf ans que je travaille dans le secteur du soin et du social. J’ai rejoint Infirmiers de Rue il y a plus de six ans, d’abord comme infirmière de terrain, puis comme co-coordinatrice de l’équipe Housing First (logement). Mon travail a pris place dans la rue, au domicile, et dans des lieux de vie précaires, là où les parcours de soins classiques n’arrivent plus, ou plus suffisamment.
Soigner dans les marges du système
Dans ces espaces, la violence est rarement spectaculaire. Elle est le plus souvent diffuse, chronique, banalisée. Elle s’exprime à travers la pauvreté, l’errance, l’exclusion des droits fondamentaux, la discontinuité des accompagnements, mais aussi à travers des cadres institutionnels et politiques qui fragilisent les personnes au lieu de les protéger. Cette violence structurelle abîme les corps et les vies, et laisse des traces durables dans la manière dont les personnes peuvent entrer en relation avec le monde.
Le soin de première ligne comme travail du lien
C’est dans ce contexte que le soin de première ligne prend tout son sens. Il ne se limite pas à des actes techniques ou à la gestion de l’urgence. Il repose avant tout sur la relation : reconnaître l’humanité de personnes rendues invisibles, recréer du lien là où il a été rompu, parfois depuis très longtemps. Cela implique une posture faite de présence, de régularité et d’acceptation de l’incertitude.
Prendre le temps, accepter la lenteur des processus, revenir après un refus, accompagner sans conditionner l’aide à une adhésion immédiate : ces principes essentiels se heurtent de plus en plus à des organisations du travail qui laissent peu de place à la temporalité du lien et à la complexité des situations accompagnées.
Quand le sens du travail est mis à l’épreuve
Ces tensions ont, ces dernières années, profondément ébranlé le sens que je donne à mon travail. L’accumulation des situations de grande précarité, la répétition de violences pourtant évitables et la lenteur des réponses structurelles finissent par user. Elles confrontent à un sentiment d’impuissance qui ne relève pas d’un désengagement individuel, mais d’un contexte plus large.
Déconstruire le mythe de la vocation
C’est précisément à cet endroit que le discours sur la vocation refait souvent surface. Mon choix de carrière m’a souvent été renvoyé comme relevant d’une vocation ou d’un don de soi. Cette lecture m’a toujours profondément dérangée. Si elle peut paraître valorisante, d’une part elle dépolitise les enjeux du soin et du travail social et contribue d’autre part à légitimer des salaires bas ainsi que des conditions de travail dégradées. Elle transforme une responsabilité collective en disposition personnelle, comme si l’accès à des conditions de vie dignes et aux droits fondamentaux relevaient de la bonne volonté individuelle, plutôt que de choix politiques assumés.
La perte de sens que traversent de nombreux·ses soignant·es et travailleur·ses sociaux·ales s’inscrit dans ce contexte. Elle est le produit de décisions politiques qui participent à la production et au maintien des violences structurelles. Les choix opérés en matière de logement, de santé, de sécurité sociale ou de migration ont des effets très concrets sur les trajectoires de vie des personnes accompagnées, mais aussi sur la possibilité même de garantir des conditions de vie dignes.
Soigner comme acte politique
Ne pas nommer cette responsabilité revient à individualiser ce qui relève de décisions collectives et à faire porter aux individus la charge morale d’un système qui, structurellement, produit de l’exclusion.
Continuer à soigner et à accompagner dans ces conditions n’a rien d’évident. Ce n’est ni une vocation ni un sacrifice individuel. C’est un choix de militance radicale, ancré dans une lecture politique du soin, qui s’exerce au quotidien comme une résistance aux violences structurelles.
Si pour certain·e·s, janvier est le temps des bonnes résolutions, il pourrait aussi être celui où les responsables politiques prennent enfin les leurs et assument pleinement leur responsabilité de garantir des conditions de vie dignes.
En attendant, la mienne reste inchangée : continuer à travailler avec les conséquences de leurs choix.
Manon, infirmière co-coordinatrice de l’équipe Housing First
