Prendre rendez-vous, se rendre à une consultation, poursuivre un suivi : ces démarches peuvent devenir de véritables obstacles lorsqu’on vit en rue. À l’occasion du 10 octobre, qui marque à la fois la Journée mondiale de la santé mentale et la Journée internationale de lutte contre le sans-abrisme, Infirmiers de rue invite à regarder ce qui éloigne les personnes sans-abri des soins et ce qui peut les en rapprocher.

Les liens entre santé mentale et sans-abrisme sont complexes et bidirectionnels. Des troubles psychiques peuvent fragiliser un parcours de vie. La vie en rue peut, elle aussi, provoquer ou aggraver une souffrance, notamment par l’insécurité, l’isolement ou le manque de repos. Chaque histoire est différente, et les besoins de soins le sont aussi.

Chez Infirmiers de rue, nous constatons combien il peut être difficile de trouver une aide qui tienne compte de ces réalités. Certaines personnes cherchent un suivi sans trouver de place, que ce soit en institution psychiatrique, en institution spécialisée (comme les maisons de soins psychiatriques ou les initiatives d’habitation protégée) ou simplement, en service ambulatoire. D’autres se heurtent à des critères d’admission qui les laissent sans solution.
 

Quelques chiffres

Les données sur la santé mentale des personnes sans-abri restent rares et ne reflètent probablement qu’une partie de la réalité. Certains troubles passent inaperçus, faute de diagnostic, et les personnes les plus éloignées des services peuvent aussi échapper aux enquêtes. Les chiffres doivent donc être interprétés avec précaution, d’autant qu’ils reposent parfois sur des difficultés présumées plutôt que sur un diagnostic médical confirmé.

Ils donnent néanmoins une indication de l’ampleur des besoins. À Bruxelles, le dénombrement de novembre 2024 relève une problématique de santé mentale connue ou présumée chez 17 % des personnes pour lesquelles un questionnaire a été recueilli. Dans les dénombrements réalisés en 2025 dans le bassin de vie liégeois et les arrondissements de Huy-Waremme et de Tournai-Mouscron, cette proportion se situerait entre 17 et 27 % selon le territoire. Ces résultats décrivent des réalités locales et ne constituent pas une mesure exhaustive des troubles de santé mentale parmi les personnes sans-abri.
 

Deux problèmes, deux refus

Une personne qui cumule des difficultés psychiques et une addiction peut être refusée par un service de santé mentale en raison de sa consommation, et par un service spécialisé en addictions en raison de ses troubles psychiques. Elle a besoin d’aide pour plusieurs problèmes à la fois. Ce cumul devient pourtant un obstacle à son accueil.

Ces refus interrogent les frontières entre spécialités. Que devient une personne lorsque chacun de ses problèmes constitue un motif de refus dans un service différent ? Nos équipes continuent de chercher un lieu qui l’accepte. Pendant ce temps, les besoins restent non pris en charge.

Le manque de places renforce ces difficultés. Dans une enquête menée en 2022-2023 auprès de 18 services de santé mentale bruxellois, seul un quart des demandes enregistrées a pu donner lieu à une proposition de suivi. Ce chiffre concerne l’ensemble des publics de ces services, pas uniquement les personnes sans-abri. Il montre à quel point l’accès est difficile dans un secteur saturé.

Patrick, âgé de 50 ans, cumule les allers-retours entre la rue, le logement, l’hôpital, la prison et les maisons d’accueil. Au moment de son entretien, il témoigne et explique être sur deux listes d’attente pour un suivi psychologique :

« Que c’était compliqué de trouver un psychiatre, ça je savais. Mais que c’était aussi compliqué de trouver un psy, ça je suis en train de réaliser que franchement je ne savais pas qu’ils étaient débordés à ce point-là. »

Sa demande est bien là. Pourtant, il attend.

Les professionnel·les cherchent des solutions avec des moyens limités. Pour accueillir les personnes qui cumulent plusieurs difficultés, ils ont besoin de temps pour travailler entre équipes de santé mentale, d’addictologie et du secteur social. Les responsables des services doivent aussi pouvoir revoir les conditions d’admission qui excluent ces personnes, avec le soutien des pouvoirs publics qui financent les soins.

maraude en rue

Aller à la rencontre

Avant même d’obtenir une place, il faut savoir où chercher.

Depuis plus de 3 ans en rue après des allers-retours entre la rue et des logements insalubres, Milo, âgé de 57 ans, souligne :

« Quand on est dans la rue, on n'a jamais vu un psy, il faut déjà le trouver. »

D’autres personnes ne demandent plus d’aide après des refus ou des expériences difficiles avec les institutions. La peur, la méfiance ou la difficulté à mettre des mots sur sa souffrance peuvent également tenir à distance des soins.

Un·e professionnel·le qui vient à leur rencontre peut rendre un premier contact possible. Une équipe déjà connue peut faciliter cette rencontre. Puis il faut du temps pour construire la confiance, en respectant les choix et le rythme de la personne. Un rendez-vous manqué ne devrait pas suffire à interrompre ce lien.

Ce travail en dehors du cabinet fait partie de l’accès aux soins. Il doit pouvoir être financé et soutenu dans la durée.
 

Après l’hôpital, où aller ?

Sans solution de logement à la sortie, une hospitalisation peut déboucher sur une première mise à la rue, notamment si la personne a perdu son logement pendant son séjour. Pour celles qui étaient déjà sans-abri, elle peut se solder par un retour en rue. Que se passe-t-il donc à la sortie lorsqu’on n’a pas de logement ?

Selon ses besoins, la personne peut avoir besoin d’un lieu de convalescence, d’une place en post-cure ou d’un hébergement où poursuivre ses soins. Pour d’autres, la solution sera un logement avec un accompagnement.

Préparer les relais entre équipes est indispensable. Mais une réunion de concertation ne crée pas une place disponible. Sans logement ou lieu d’accueil, la sortie peut conduire à un retour en rue et compromettre la continuité des soins. Cette continuité est indispensable dans le parcours de rétablissement, sans quoi, le risque de rechute est élevé.

Le témoignage d’Irène, âgée de 53 ans et en rue depuis plus de 10 ans, illustre cette problématique :

« J'ai un rendez-vous pour faire une cure pour l'alcool, mais j'ai oublié la date, mais c'est juste le rendez-vous, le rendez-vous d'entretien. Mais après, il faut attendre, jusqu’à ce que j'aie une place. Je vais attendre combien de temps? Parce que maintenant quand je vais sortir de l’hôpital, je vais aller où ? »

Chez Infirmiers de rue, nous défendons l’accès à un logement durable et adapté, avec le soutien dont chaque personne a besoin. Les lieux de soins et de convalescence doivent répondre à un besoin, sans devenir des étapes obligatoires avant de pouvoir obtenir un chez-soi.

En ce 10 octobre, Journée mondiale de la santé mentale et Journée internationale de lutte contre le sans-abrisme, nous rappelons que l’accès aux soins et l’accès au logement sont étroitement liés. Nous appelons les pouvoirs publics qui organisent et financent les soins à donner aux services les moyens d’accueillir les personnes qui cumulent grande précarité et difficultés psychiques, et à financer des solutions d’accueil après l’hospitalisation, en lien avec l’accès au logement.

Pouvoir accéder aux soins et les poursuivre doit être possible même lorsqu’on n’a pas de chez-soi.

Aidez nous à aller à la rencontre des personnes sans-abri, à construire une relation de confiance et à les accompagner vers les soins et un logement.