Tout commence par une matinée fraîche d'octobre. Quelques gouttes de pluie viennent me caresser le visage et le cuir chevelu. Une manière assez peu subtile de me rappeler que l'automne est bien là.

Je rejoins une bénévole près de l'hôpital Etterbeek-Ixelles. Au programme : retrouver Mr P.* et l'accompagner faire du shopping pour renouveler sa garde-robe.

Enfin, c'est ce que je croyais.

Un appel de Mr P. bouleverse notre organisation : changement de programme, nous le retrouverons finalement du côté de Flagey.

Lorsque nous arrivons, première surprise : Mr P. a déjà pris les devants. Il s'est acheté un pantalon et des chaussures tout neufs. Et pas n'importe quel pantalon : un Levi's !

Moi qui pensais que notre priorité serait de lui trouver un maximum de vêtements pour affronter les prochains jours, me voilà un peu pris de court. Dans ma tête, le calcul est simple : pourquoi dépenser autant pour un jean quand on pourrait en acheter trois moins chers ?

Trois jeans plutôt qu'un seul ! De quoi renouveler sa garde-robe et prévoir quelques imprévus. Bref, une opération qui me paraît plutôt intéressante sur le papier.

Mais sur quel papier, au juste ? Le mien ?

Mr P. souhaite des vêtements de qualité, parce qu'il ne veut plus ressembler à un « clochard ». Il ne cherche pas seulement à se couvrir. Il veut choisir ce qu'il porte, se sentir bien dans ses vêtements et décider de l'image qu'il renvoie.

patient en train de faire du shopping

Je suis d'abord surpris, puis admiratif. Là où je voyais des besoins à combler, lui voyait des vêtements à choisir. Là où je pensais quantité, il pensait qualité. Je crois que je m'étais tellement concentré sur ce qui pouvait lui manquer que j'en avais presque oublié ce qu'il pouvait aimer. Je pensais à ce qu'il lui fallait pour affronter l'hiver, lui pensait à ce qu'il avait envie de porter. Et, tout à coup, mon raisonnement si logique me paraissait un peu moins évident.

Et finalement, ce n'est pas mon argent. Ce n'est pas moi qui vais porter ce jean. Qui suis-je pour lui expliquer qu'il devrait préférer trois pantalons moins chers à celui qu'il a choisi ?

Bien sûr, nous pouvons discuter du budget, envisager différentes possibilités et réfléchir avec lui aux conséquences de ses choix. Mais il y a une différence entre conseiller quelqu'un et décider à sa place.

Mr P. a ses goûts, ses envies et ses préférences. Même lorsque les moyens sont limités, il n'a pas à renoncer à ce qui lui plaît.

La suite de la matinée me donnera rapidement une deuxième occasion de revoir mes priorités.

L'hiver approche. Dans ma tête, le raisonnement est tout trouvé : pourquoi ne pas profiter de l'occasion pour acheter une doudoune ? Autant anticiper le froid avant qu'il ne s'installe.

Mais Mr P. n'a pas encore froid…

Pour lui, la priorité du jour est tout autre : sa carte d'identité. Il doit la renouveler et a besoin de nouvelles photos. Or, pour être satisfait du résultat, il lui faut d'abord un t-shirt blanc impeccable. Celui qu'il porte actuellement est troué, soigneusement dissimulé sous sa veste. Sans cela, nous ne l'aurions probablement même pas remarqué.

Direction une grande enseigne de vêtements. Mr. P. sait déjà ce qu'il veut : un t-shirt blanc à manches longues.

Comme il n'a pas d'autres t-shirts et que son budget le permet, nous lui proposons d'en prendre un deuxième. Cette fois, il accepte. Mon petit gestionnaire intérieur peut souffler : nous avons tout de même réussi à prévoir un peu de réserve !

Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

Dans notre logique d'économie, nous avions imaginé l'orienter vers un photomaton. Une solution pratique, rapide et moins coûteuse. Après tout, il ne s'agit que de quelques photos d'identité, non ?

Eh bien, non…

Mr P. connaît déjà une photographe professionnelle et a ses habitudes chez elle. Pour ses photos, comme pour ses vêtements, il ne veut pas n'importe quoi. Nous nous dirigeons donc vers son studio, où il prend la pose, fier de réaliser ses nouvelles photos d'identité.

Notre photomaton économique attendra…

En rentrant, je repense à ce Levi's, à ce t-shirt blanc, à cette doudoune que nous n'aurons pas achetée et à ce photomaton qui restera inutilisé.

J'étais parti avec mes idées sur ce qui était prioritaire pour Mr P. Je pensais quantité, économie, anticipation. Lui pensait qualité, préférences et image de soi.

Je ne sais pas si tous ses choix étaient les meilleurs. Mais finalement, était-ce vraiment à moi d'en décider ?

Ce matin-là, j'étais parti pour accompagner Mr P. faire du shopping.

Je suis revenu avec moins de certitudes et une sacrée leçon dans mon sac.

 

- Tristan, travailleur social en My Way

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(*) Nous mettons tout en œuvre pour respecter la vie privée de nos patient·es et notre secret professionnel. Nous voulons néanmoins témoigner de la façon dont ils doivent survivre et de la manière dont nous travaillons ensemble à leur réinsertion. Par conséquent, le nom des lieux et des personnes sont volontairement omis ou modifiés et des situations vécues sont placées dans un autre contexte. Il n’y a pas de lien direct entre les photos et les histoires ci-dessus.